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04/03/2010

Mais qui croasse contre Daerden?

Michel Daerden a proclamé récemment haut et fort son mépris d’un “corbeau” anonyme, qui tente de “salir son image, sa réputation et son honorabilité”. La tirade grandiloquente est bien dans son style clownesque: il suffit de parcourir Youtube, Dailymotion ou les photos de Match pour voir qu’il est difficile de descendre plus bas. Daerden, c’est le degré zéro de la politique, le carré, non, le cube, que dis-je, l’exposant 10 du populisme paternaliste houblonné et aviné. Mais n’oublions pas qu’en dépit ou à cause de cela, il se compte 65.000 électeurs de Papa: des “clients” purs et durs, bénéficiaires de prébendes, de bénéfices, ou de petits avantages; des prospects (ah... si seulement l’autoroute de Cerexhe-Beaufays se faisait...); des compagnons de standardesques orgies (Papa, il est avec les gens, il est comme les gens); des déçus de la mort de Coluche, en quête une nouvelle épopée politique (grand)guignolesque; et aussi, je confirme, des sympathisants du FN dont l’un confessait (au coeur de l’antre cockerillienne, dans une conversation d’hommes d’équipe) qu’il voterait Papa “pour foutre le bordel”.

Un corbeau. C’est vrai que l’animal noir n’est pas d’emblée très sympathique; on le soupçonne d’accointance avec le mal, avec la mort, avec le diable. Il est réputé de mauvais augure. Pourtant, les spécialistes s’accordent sur son extrême intelligence, ses capacités cognitives et son extraordinaire mémoire. Son ingéniosité aussi.


Il n’empêche: le mot seul évoque “le vol noir sur les plaines”, donc une période de sinistre mémoire; ou encore le dénonciateur de l’affaire Gregory, lourde de dommages collatéraux. Il y a quelques jours à peine, Dominique Wolton, spécialiste des médias, dénonçait lui aussi dans un article de Libé l’internet, en particulier les réseaux sociaux qui cèdent à “une logique de dénonciation, de corbeaux”. C’est entendu: un dénonciateur anonyme évoque pour nous le Collabo, le Nazi ou la Stasi, en tous les cas un lâche.

Voire. Et Zorro dans tout ça? Il n’est pas masqué peut-être? Et Jeffrey Wigand incarné à l’écran par Russel Crowe dans The Insider, ne témoigne-t-il pas anonymement ? Pas de stigmatisation de cette attitude outre-Atlantique: le héros solitaire et menacé prend le nom de « sonneur d’alarme », un « whistleblower » dont les Anglo-saxons saluent le courage et l’intrépidité. En veillant par ailleurs à en garantir la sécurité par une série de mécanismes complexes. Le site Wikileaks que j’avais évoqué dans un précédent billet, salué par le Times comme l’invention la plus importante depuis l’acte de liberté de la presse, ne permet-il pas précisément la soumission de documents sensibles de façon anonyme et sécurisée ?

Ne nous trompons de fable: ici, c’est le Renard qui détient d’emblée le fromage, et entend le garder. Sa puissance occulte, son influence et ses méthodes lui ont jusque-là garanti l’impunité. Les pièces communiquées n’ont rien de neuf, paraît-il. C’est d’autant plus effarant: car qui ne dit mot, consent, donc il y a eu consensus politique sur ce hold-up démocratique. La Daerden connection n’est pas qu’une ingénierie lucrative pour un cabinet révisoral: ne voyez-vous donc pas qu’elle a débouché sur une concentration des pouvoirs dans les mains d’un Cesar régional, jonglant avec les casquettes pour mieux sévir au sein des ministères cumulés, comme dans l’incroyable saga du Country hall rapportée par le Soir? Ministre responsable, contrôlant ce qui est sensé le contrôler, apposant sa signature généreuse sur des décisions qui ont force de loi, il masque sa puissance sous un sourire d’histrion: mais ceux qui le connaissent connaissent ses pressions, plus exactement ses intimidations, craignent ses rétorsions et ses hommes de main.

La lâcheté? Elle n’est pas celle du “corbeau”, dont l’anonymat semble mesure élémentaire de sécurité. Elle est dans le silence complice d’une caste politicienne qui a unanimement couvert ces pratiques. Je ne parle pas d’argent: je parle du dévoiement du processus même du contrôle révisoral, sensé garantir la transparence et la bonne gouvernance. Le citoyen, le contribuable, est floué deux fois: car l’argent qui arrose BC&co est puisé dans ses poches, mais c’est une rémunération qui a servi plus d’une fois à justifier des pratiques injustifiables, à couvrir abus, gabegies et malversations réalisés avec l’argent public. Votre argent. Mon argent. Au Mipim de Cannes (avec fontaine de champagne pour le ban et l’arrière-ban du socialisme liégeois), comme au château Frontenac de Québec, où “l’honorable” et titubant ministre lançait jadis un mémorable “A boire pour tout le monde! C’est l’État qui paye”. Au country hall. Ou dans le scandaleux sondage commandité (avec ses résultats) pour justifier l’autoroute Cerexhe-Beaufays... exemples parmi d’autres.

Nul, hormis Bernard Wesphaael, ne s’est élevé contre ces viols répétés de l’éthique et de l’esprit des lois ou des règles. C’est que, pour ces représentants des partis en place, la démocratie n’est que l’alibi d’une prise de pouvoir particratique. Elle est, d’ailleurs, le dernier de leurs soucis avec la gouvernance: le but étant le pouvoir, et le maintien au faîte de celui-ci: or c’est ce que la Daerden connection promettait à ses coreligionnaires socialistes, affiliés et affidés, ainsi qu’aux consentants tacites, de quelque bord que ce soit. Car si d'aucuns se constituaient un fromage, d’autres s’engluaient dans la confiture. Ils y restent collés, encore.

Pour ma part je salue le travail du corbeau. Sa démarche contraint au réveil (et en maugréant) ceux dont l’éthique est en léthargie, voie en catalepsie: c’est qu’“il y avait comme un ronron” avoue ingénument Kubla. Aux journalistes qui se contentent de pépier sagement, en attendant subsides comme miettes, le croassement paraît une fois encore de mauvais augure. Voici qu’un intrus empiète sur des plates-bandes –celles de l’investigation- que la presse traditionnelle laisse de plus en plus en jachère. Et voici que le débat se déplace, une fois encore, sur le web et les réseaux sociaux. Je regrette que ce soit là le dernier refuge du débat citoyen, de l’expression démocratique. Elle est parfois excessive, virulente. Mais après tout, n’est-ce pas là signe de santé que d'aucuns aient encore la force de pousser des cris d’indignation ou de révolte, là où depuis des années, d’autres dodelinent de la tête, entre bâillement et assentiment?

Il y a des corbeaux là où puent les charognes. Pardon de l’image forte qui permettra j’en suis sûre, aux “politiquement corrects” de me qualifier de poujadiste.

Je finirai sur une note moins “révulsante” aux yeux et aux oreilles sensibles, je convoquerais l’art, j’appellerai la poésie, j’inviterai le célèbre Raven d’Allan Poe, pour une ultime dédicace.

 

Then this ebony bird beguiling my sad fancy into smiling,
By the grave and stern decorum of the countenance it wore,
“Though thy crest be shorn and shaven, thou,” I said, “art sure no craven,
Ghastly grim and ancient Raven wandering from the Nightly shore—
Tell me what thy lordly name is on the Night’s Plutonian shore!”
Quoth the Raven,
“Nevermore.”

 

 

Alors, cet oiseau d’ébène, par la gravité de son maintien et la sévérité de sa physionomie, induisant ma triste imagination à sourire : « Bien que ta tête, – lui dis-je, – soit sans huppe et sans cimier, tu n’es certes pas un poltron, lugubre et ancien corbeau, voyageur parti des rivages de la nuit. Dis-moi quel est ton nom seigneurial aux rivages de la nuit plutonienne ! » Le corbeau dit : « Jamais plus ! »

 

Puisse notre exigence démocratique, celle d’une politique saine définissant un vivre-ensemble harmonieux, continuer à se manifester. Et que le “Never, never more” de tous les corbeaux soit enfin entendu. Il est des pratiques révolues. Et avec des pratiques, des gens. Je n’y compte pas le seul Daerden, mais l’ensemble des particrates arrimés à un pouvoir qu’ils pervertissent. À quelque niveau que ce soit.

Nous n’en voulons plus.

Never, never more.


 

PS:

Non, le corbeau ce n'est pas moi.

Non, je ne connais pas son nom.

Oui, j'ai une petite idée.

Non, elle n'est pas à vendre.

Commentaires

Je comprends mieux maintenant pourquoi José Happart était un fervent partisan de la tenderie...
Quant au principe de l'envoi anonyme, c'est çà ou se retrouver suicidé dans un parking...

Écrit par : dopey | 04/03/2010

Je peux témoigner que l'anonymat est parfois nécessaire pour pouvoir s'exprimer sans (trop de) désagrément(s) !

Écrit par : jo moreau | 04/03/2010

Défendons le corbeau, non di doum !
D'abord le corbeau n'est pas qu'un charognard (celui des Poèmes Barbares de Lecomte de Lisle "viens-t-en ici, corbeau,mon brave mangeur d'hommes". Il est aussi celui qui nourrit au désert Isaïe et Saint Antoine. Il protège St Vincent, patron de Lisbonne, contre les carnassiers et accompagne le transfert de sa dépouille.
En Gaule, il est le compagnon avisé de Lug, le Dieu polytechnicien. Sous les noms d' Huginn (esprit) et Munin (mémoire) deux corbeaux accompagnent Odin et lui rapportent tout ce qui se passe sur terre.
Bref, rien que de très sympathique.

Mis à part cela, tant que Daerden pourra se prévaloir de l'appui du président du PS, il continuera à passer entre les gouttes, même si l'exercice sera à chaque fois plus difficile. Je pense que la puissance de l'homme est double.Ses réseaux tout d'abord, même si ses affidés vieillissent et sont petit à petit remplacés par des séides de Demeyer, que je ne crois pas plus honnête mais sûrement moins provocateur. Et ses dossier ensuite. Nos grrrands hommes d'état sont rarement des financiers, ils se contrefichent de la manière dont les projets se financent et ne veulent pas savoir d'où vient l'argent. Or Daerden a passé son temps à construire des montages financiers. Ceux-ci mouillent-ils des personnages del'establishment PS ? peut-être, je dirais même sûrement. Dans ce cas, Papa dispose de l'arme atomiquesu le thème : si je tombe, j'ouvre ma grande g...et tout lemonde va déguster.

Écrit par : hughes_capet | 04/03/2010

Quand on joue à "je te tiens, tu me tiens par la barbichette"... on y laisse des poils. Je suis de plus en plus pessimiste quant à la survie de la Belgique, et au sein de celle-ci, de la Walbanie. Seule une réforme fondamentale du système particratique -incluant la révision du mode de scrutin et la limitation du pouvoir des présidents- ainsi que la relégation de l'ensemble de cette génération politicienne (et de ses progénitures) pourrait donner une lueur d'espoir.
Je ne vois guère comment faire. Le belge n'est pas révolutionnaire. Et on va lui construire des stades pour 2018... Pas sûr qu'il aura encore du pain par contre. Mais qu'on lui donne de la brioche, dirait Toinette.

Écrit par : pamina | 04/03/2010

Quand on joue à "je te tiens, tu me tiens par la barbichette"... on y laisse des poils. Je suis de plus en plus pessimiste quant à la survie de la Belgique, et au sein de celle-ci, de la Walbanie. Seule une réforme fondamentale du système particratique -incluant la révision du mode de scrutin et la limitation du pouvoir des présidents- ainsi que la relégation de l'ensemble de cette génération politicienne (et de ses progénitures) pourrait donner une lueur d'espoir.
Je ne vois guère comment faire. Le belge n'est pas révolutionnaire. Et on va lui construire des stades pour 2018... Pas sûr qu'il aura encore du pain par contre. Mais qu'on lui donne de la brioche, dirait Toinette.

Écrit par : pamina | 04/03/2010

Ne parlons donc plus de corbeau. C'est peut-être de Deep Throat qu'il est ici question (pour les lecteurs de Pamina trop jeunes pour avoir connu Deep Throat, je rappelle qu'il s'agit du mystérieux informateur qui mit les journalistes Woodward et Bernstein du Washington Pos sur la piste du Watergate qui aboutit à la démission d'un président des Etats-Unis, juste avant que soit mise en oeuvre à son encontre une procédure d'impeachment qui aurait probablement conduit à sa destitution).

Écrit par : charles | 04/03/2010

différence notable: ici notre homme révèle des choses sues (de l'aveu même de nos représentants). donc des choses tues. J'estime qu'il y a complicité de la part de tous ceux qui se sont "accommodés" de ces entorses à la bonne gouvernance.

Écrit par : pamina | 04/03/2010

Une amie passionnée d'oiseaux me signale que les vrais corbeaux disparaissent de nos régions

Écrit par : BrunoK | 04/03/2010

allez , comme montage financier , je ne peux m'empêcher de la placer

Michel Dardenne, ministre socialiste belge, ( bien connu sur You Tube, pour mes amis étrangers) vient en voyage officiel au Congo et se fait inviter à dîner chez son homologue congolais.
Il voit la somptueuse villa de ce dernier et toutes les toiles de maître aux murs. Il lui demande comment il peut bien s'assurer un tel train de vie avec sa paie, somme toute modeste.
Le Congolais l'entraîne près de la fenêtre :"Vous voyez l'autoroute là-bas ?"
- "Oui".
- "Elle a coûté 20 milliards, l'entreprise l'a facturée 21 milliards et m'a versé la différence".
Deux ans plus tard, le ministre congolais est en voyage officiel à Liège et rend visite à son homologue. Quand il arrive chez lui, il découvre un palais comme il n'en avait encore jamais vu : marbre, argent, or...
Stupéfait, il demande :
- "Mais, je ne comprends pas, il y a 2 ans vous trouviez que j'avais un train de vie princier. Mais alors, par rapport à vous..."
Michel Dardenne l'entraîne près de la fenêtre :
- "Vous voyez l'autoroute là-bas ?"
- "Non".

Écrit par : jacques legrand | 14/03/2010

me suis permise une version "tuuuutée" sur facebook ;0) -je t'y rends hommage, évidemment...

Écrit par : pamina | 14/03/2010

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