Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

16/10/2009

Le Bien commun, l’utilitarisme et les totalitarismes

Lors de notre dernière excursion philosophique, j’ai consacré un long billet à Bentham et à l’utilitarisme. Dans cette société du début du XIXe siècle qui s’industrialise et s’embourgeoise, ce philosophe atypique, par bien des côtés audacieux, table sur les ressorts du plaisir et de la douleur pour moraliser ses concitoyens. L’Etat a à jouer de la carotte et du bâton pour encourager les comportements positifs et dissuader la “déviance”; il a pour rôle essentiel de favoriser, pour l’ensemble des citoyens, un maximum de satisfaction (ce qu’il appelle l’”utilité maximale”), correspondant globalement à la somme des intérêts, des plaisirs individuels, mais ceux-ci évalués à l’aune du bien-être collectif. Bref, on pourrait sans conteste référer la “nouvelle” fiscalité “verte” telle qu’énoncée par notre Ministre des Finances –avec ses boni et mali- au système utilitariste anglo-saxon.


Ce que j’aime chez Bentham comme chez certains de ses émules, c’est cette confiance positive en la nature humaine, dans sa capacité d’évolution et d’amélioration. Il y a dans leur conviction quelque chose de puéril et de grandiose à la fois –un aspect qui en définitive m’attendrit. Ainsi trouvera-t-on dans la même lignée que Bentham l’innénarrable Herbert Spencer, le philosophe de l’ego-altruisme: selon lui tout être cherche son plaisir et sa satisfaction, mais il n’est pas de plus grand plaisir que celui éprouvé à faire plaisir à autrui. Donc, l’individu, pour ne pas gâcher le bonheur d’autrui, doit être heureux, lui aussi (car manger un pain au chocolat devant celui qui se prive et fait Carême, .... ça ne goûte pas, comme on dit à Liège). Conclusion: il faut se montrer soucieux de son bonheur, bref, être un brin égoïste, pour rendre l’autre heureux. Etre égoïste par altruisme. C’est l’ego-altruisme. Génial, n’est-il pas? –Profondément ignorant, à mon sens, des sombres ressorts de l’âme humaine et des tréfonds psychologiques de nos actes, mais tellement... rafraîchissant! On aurait envie d’y croire.

En tous les cas, ce bien commun là, qui procède en définitive de l’individu et s’accomplit naturellement dans le collectif me séduit bien davantage que la vision d’Hegel ou de Marx. Pour ces derniers, le bien commun n’est plus un agrégat construit, appuyé sur la notion de bien-être personnel, mais un bien qu’on qualifiera de “supra-personnel”. C’est l’Etat, pour le premier qui rejoint la pensée de Hobbes que nous avons évoqué précédemment ; et le bien collectif du prolétariat, pour le second. Dans l’un et l’autre cas, préférences et intérêts subjectifs sont moralement subordonnés à un bien objectif et supérieur que l’acteur de la société civile peut ne distinguer que très vaguement, mais qui lui est indiqué par une autorité : le Guide ou le Parti, c’est selon. La rhétorique totalisante du bien commun l’emporte sur toute velléité individuelle, et même sur les « libertés négatives », autrement dit le droit de faire tout ce qui n’est pas explicitement défendu. Bonjour la marche au pas vers les horizons définis par quelque führer, tsar rouge ou mao encasquetté. Bonjour le collectivisme, y compris du bonheur. Bref, une grand fête de l’Humanité…

Brrrrrrr, j’en frémis. Et pourtant : l’utilitarisme de Bentham, l‘ego-altruisme de Spencer connaissent eux aussi de flagrantes dérives. L’individualisme forcené, revendiquant les droits inhérents à sa liberté, empiète, dès qu’on lui lâche la bride, sur la notion de Bien commun ; indéfinie, celle-ci se voit peu à peu rabotée, ramenée à une peau de chagrin. C’est vrai pour la terre ; pour les moyens de productions ; pour les biens traditionnellement libre d’usage, les ressources alimentaires naturelles –ex, les réserves de poissons, et bientôt jusqu’au patrimoine génétique de certaines plantes ou animaux. C’est vrai pour l’eau, aussi : le premier des biens communs

Pour conclure sur un peu d’espérance et de beauté, je vous renverrai à des instants de magie, le show « one drop » (une goutte) : l’utopique et pourtant bien réel show planétaire mené par Guy Laliberté, à partir de la station spatiale internationale. Le « clown de l’espace », ex-cracheur de feu et fondateur du Cirque du Soleil, devenu milliardaire, a voulu faire de son rêve –s’envoler dans l’espace- une mission sociale et poétique. Il a sollicité, partout dans le monde, stars du chant (Shakira, Garou…), de la danse et de l’acrobatie pour créer un spectacle à couper le souffle, que les medias ont à mon sens trop peu relayé. Ce « bien commun culturel », qui évoque le bien commun de l’eau est disponible gratuitement sur le web pendant trois mois, à l’adresse suivante.

Prenez le temps de regarder « One drop ». Car, après tout, Dostoïevski avait sans doute raison, Arthus-Bertrand et Laliberté aussi :

La beauté sauvera le monde…

 

Fondation "one drop"

http://www.onedrop.org/fr/default.aspx

ou, directement vers le film:

http://broadcast.onedrop.org/

Commentaires

Bonjour,

Accepteriez-vous de m'accorder un entretien au sujet de votre blog? Je m'y intéresse dans le cadre d'une recherche (ARC) sur le journalisme en ligne.

Bien cordialement.

Mathieu.SIMONSON[at]fundp.ac.be.

Écrit par : mathieu simonson | 19/10/2009

A mon avis, Bentham ne fait que révéler un fait universel. Tout le monde agit de manière utilitariste, même de manière inconsciente. Si je respecte la loi, c'est parce que que c'est utile pour moi. Et s'il devenait utile pour moi de l'enfreindre, par exemple un commettant un vol parfait de 100 millions € sans aucun risque d'être pris, nul doute que je ferais fi de la loi pour agir dans le sens de ce qui m'est utile.

Les gens qui prônent telle ou telle vertu le font parce qu'ils perçoivent cette vertu comme utile. Je ne pense pas que le bien totalement désintéressé soit de ce monde. Je ne suis même pas certain qu'il soit théoriquement possible. Quelque qui ferait le bien juste pour le plaisir de faire le bien en retirerait du plaisir, donc de l'utilité...

Cynique ? Surement, et même cynique au sens antique. Diogène aurait adoré Bentham, j'en suis convaincu.

Écrit par : Le Sanglier | 25/12/2009

Les commentaires sont fermés.