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08/09/2009

le Bien commun, la momie et Nicolas Hulot

450px-Jeremy_Bentham_Auto-Icon.jpgReprenons, avec un brin de modestie, notre périple sur le Bien commun: en effet, la recette du curry d’agneau, hier, a fait autant de lecteur que le billet sur Hobbes. A moins que ce succès inattendu ne soit dû à l’attrait exercé par mon authentique sari? Au fait, quelqu’un sait comment attacher ce truc? Parce que le mien se déroule, et de plus le revers a failli tremper dans la sauce noix de coco...

Un peu de sérieux s’il vous plaît, revenons à notre préoccupation commune. Je vous ai entrainé d’Aristote à Hobbes et ai poursuivi avec Thomas d’Aquin, sans soucis de chronologie. J’emprunterai désormais un parcours plus classique, en abordant l’époque moderne et Jérémy Bentham, (1748-1832). Encore une momie? Oui. Au sens propre: il a donné son corps à la science, et il fut, à l’époque du plus vif débat sur la dissection, disséqué, embaumé, rhabillé et exposé jusqu’aujoud’hui d’ailleurs dans l’institution qui fut la sienne. Vous pouvez le visiter à la University College de Londres, gratuitement, et tous les jours de cours... (voir la photo ci-dessus).

 


Bentham, cet enfant prodige qui étudia le latin à 3 ans et parlait le français à 7, passa son bac à 15 et sa maîtrise en droit à Oxford, à 18. Travailleur infatigable, il exerça au barreau avant de quitter celui-ci, scandalisé par l’amoralisme et la mauvaise foi, les failles d’un système contraire à la Justice. Il s’appliqua à réformer celui-ci, et travailla pendant la révolution française avec son ami Brissot, à l’élaboration d’un droit, d’un système judiciaire et pénitentiaire, d’une structure politique et aussi à l’émancipation des colonies. Son empreinte sur la pensée anglo-saxonne est à mon sens aussi importante que celle d’Adam Smith, le père du libéralisme (et du capitalisme).

Pour le jurisconsulte, impossible de concevoir la politique et le droit sans tenir compte de la nature humaine: l’homme cherche spontanément le plaisir et évite la peine. Au législateur de tenir compte de cette constante, pour moraliser les pratiques en renforçants les mécanismes naturels par récompense et sanction (autrement dit, carottes et bâton). Le fondement d’un système juste doit tendre vers “le plus grand bonheur du plus grand nombre”, selon une formule qu’il emprunte dès 1768 à Joseph Priestley. Il donne par ailleurs le nom d’”Utilitarisme” à sa théorie, dès 1781.

Pour les représentants de l’utilitarisme, et en particulier Jeremy Bentham, le bien commun est défini comme l’”utilité maximale” - totale ou moyenne. L’utilité  se définit comme la somme impartiale du bien-être des individus (de leurs intérêts ou de leurs préférences). Dans cette vision du bien commun, les intérêts, les idéaux, les aspirations et les désirs d’un groupe sont ramenés à une échelle de préférences, qui traduirait les choix d’un sujet impersonnel, totalement objectif –la collectivité.

... ne décrochez pas, c'est un brin ardu, mais vous allez voir, extrêmement concret et actuel.

Nous entrons, donc dans ce XIXe siècle qui voit l’essor de l’industrialisation et du capitalisme que dénoncera Marx, dans la quantification du bien –Bentham allant jusqu’à proposer des échelles d’évaluation. L’utilitarisme applique le principe du choix rationnel à la société dans son ensemble et considère celle-ci comme un acteur unique et solidaire. Les libertés individuelles n’ont qu’une relation contingente au bien commun dans ce calcul: la liberté individuelle est sans valeur intrinsèque et peut être sacrifiée si l’évaluation du bien-être global l’impose.

Exemple, la politique de natalité en Chine (qui scandalise tellement l’Occident) ou les choix imposés par le système de santé britannique. Nous sommes habitués à nous élever contre de telles atteintes à la liberté individuelle (celle de procréer), ou à l’égalité de traitement (santé). Néanmoins, l’argument utilitariste est le suivant: dans le cas de la Chine, c’est toute la collectivité qui est mise en danger par la poussée démographique et le risque de manquer de subsistance; il faut donc, pour garantir l’équilibre commun, que chacun participe en restreignant sa liberté individuelle, au profit de tous. Outre-manche, le refus de greffer un foie à un jeune alcoolique de 23 ans qui avait refuse d’arrêter de fumer, vient de susciter une violente polémique. La position des médecins est la suivante: dans le cadre d’une pénurie d’organes et d’une croissance des coûts de santé, la collectivité est en droit d’attendre une rentabilité à son investissement: mieux vaut greffer un enfant sain, qui a plus de chance de survie, qu’un alcoolique dependant du tabac, qui n’a pas fait la preuve de sa bonne volonté en diminuant préalablement, de son propre chef, les facteurs de risque de rejet. Dur, certes, mais…???

 

Les dérives possibles du système sont aisées à deviner, et plus encore à caricaturer: on peut se demander s’il vaut mieux soigner une employé en col blanc qu’un Sierra Leonais amputé des deux mains, un enfant au berceau ou un travailleur adulte, une femme au foyer ou un poète, le Dalaï Lama ou Saddam Hussein etc etc… Notons toutefois que réduire la question à celle des coûts est une dérive de la pensée de Bentham. Le fondateur de l’utilitarisme ne fait pas entrer ce critère dans son évaluation. “Le Bonheur du plus grand nombre” ne se quantifie pas en termes économiques, mais de valeur ajoutée –principalement en qualité de vie, de plaisir.

Après cette longue leçon, un petit detour par un intéressant article de Libé: une interview de Nicolas Hulot qui décidément ne manque pas de sens politique (au sens noble du terme). Exercice pratique: à vous de trouver dans sa position pragmatique, des éléments proches de la pensée utilitariste…

“Oh, ça, c’est vache M'dame, comme question. Il faut penser!”… Peut-être. Mais ça excite les neurones, ça réveille l’intelligence –et peut-être le sens du Bien Commun.

Article de Libé: http://www.liberation.fr/terre/0101589161-ils-n-ont-pas-d...

et si vous voulez visiter Jérémy Bentham:

http://www.igougo.com/story-s1223819-London-See_Jeremy_Be...

Commentaires

Je ne suis peut-être pas au bon endroit, mais :
http://www.levif.be/actualite/belgique/72-56-39091/les-nouveaux-rebelles.html
article à lire et à débattre. ^^

Écrit par : Diane | 08/09/2009

effectivement, ça ne colle pas trop à l'utilitarisme, par contre j'ai l'intention de revenir sur cette question de l'opinion publique. L'article est très superficiel, en fait. la journaliste qualifie de "démagogie" le fait de suivre l'opinion: mais l'opinion peut être plus éclairée, plus mature que certains politicards aux visées strictement électorales... A lire certains forums, c'est pas gagné, il est vrai.... mais bon, il n'y a pas que des foudres au ministère ou au sein des cabinets, non plus. Helas.

Écrit par : pamina | 08/09/2009

En effet, vachement actuelles les idées de la petite momie...
Votre étude sur le Bien commun est captivante ! Merci.
Vivement la suite.

Écrit par : saletemps | 08/09/2009

Il faut continuer. C'est notre lutte à nous et nous n'en sortirons qu'en prouvant que les "vrais" citoyens existent, Pamina !
Désolée pour le hors sujet. ^^

Écrit par : Diane | 08/09/2009

La recette d'aujourd'hui est bien moins digeste que la précédente...

Écrit par : de Passage | 09/09/2009

@ de passage: lollllllllll désolée, vraiment... j'essaie de faire au plus simple, et au plus court, mais on ne peut pas toujours faire l'économie de l'exercice neuronal lolllllllllllllllllll
Je suis en délibé les prochains jours, donc, vous avez du répit pour digérer Bentham; lisez-le, il en vaut la peine. De toute façon la Libre est très lente, vous n'avez rien de mieux à faire si vous êtes un forumeur déconfit...

Écrit par : pamina | 09/09/2009

L’utilité maximale de Jeremy Bentham n’est pas mesurable.
La somme impartiale du bien-être des individus n’est pas mesurable, il n’y a pas d’optimum qui est une notion mathématique et non pas quelque chose de psychologique comme les intérêts ou les préférences. Quelle que soit l’école économique orthodoxe John Stuart Mill, David Ricardo, Adam Smith et autres Milton Friedman, elle est une fausse science, elle est simplificatrice et les hypothèses sont fausses : le bien-être général est indéfinissable, les valeurs dépendent d’une représentation qui dépend de la culture, l’individu n’est pas informé de ses préférences il est parfois capable de composer avec ses désirs contradictoires, mais même cela est terriblement rare.
De plus les désirs sont manipulables par la publicité, il y a donc indétermination au niveau de l’information sur les préférences.
L’économie actuelle ne répond plus à la définition qu’en donnait Aristote, qui mettait en garde contre la dérive monétaire ou spéculative qu’il appelait chrématistique. C’est la chrématistique qui dirige l’économie et l’invention du risque par Milton Friedman est simplement la transformation de l’économie et son sens premier en chrématistique, c’est ce qui nous a conduit à la crise financière et à la crise économique qui ne sont qu’un parce qu’on a confondu monnaie et monnaie, monnaie et temps.
Le temps n’est pas prévisible, il n’est pas composé uniquement du hasard simple et Gaussien, il existe aussi une hasard catastrophique et un hasard lent (voir à ce sujet les travaux de Benoît Mandelbrot).
Comme je l’ai souligné auparavant, le temps s’accompagne nécessairement d’augmentation d’entropie et comme il n’y a pas de système fermé, certainement pas notre planète Terre (même au niveau de l’univers on ne sait pas si le système est fermé) l’augmentation locale de la négentropie (information ou connaissance) s’accompagne d’une création forte d’entropie ailleurs.
La grande erreur de notre civilisation est sa croyance dans le développement, la croissance, son productivisme et de ce fait la confusion qu’il existe entre richesse et nature de l’homéostasie, de la social-historicité de la création humaine, du rapport nature-culture et de la représentation de la nature.
La grande supercherie du libéralisme est de nous faire croire à la fois à la liberté, à l’égalité des chances, à la rationalité des choix ou des préférences, à la rationalité des acteurs économiques, à la théorie de la justice de Rawls, à la mesurabilité des variables, au caractère mathématico-scientifique de l’économie.
L’économie est une science humaine, à ce titre elle devrait rester modeste et regarder la vie avec respect et faire l’apologie du bonheur au lieu d’essayer de le mesurer.
La vie possède des propriétés spécifiques qui rendent inefficace et inopérante la méthode cartésienne classique. Les propriétés de la vie sont le temps et la complexité.
Les seules ressources dont nous disposions sont notre corps vivant, le temps et les connaissances que nous avons acquises.
C’est pourquoi je propose d’aborder la question par trois angles ou niveaux : l’angle ou le niveau social-historique, l’angle ou le niveau nature-culture et l’angle ou le niveau nature proprement dit.

Le social-historique est le domaine de l’invention humaine, de l’auto-création, de l’auto-institutionnalisation, du vivre ensemble : l’Etat et l’Union européenne. Il est plus plastique que la nature.

La nature-culture est notre réalité ontologique, notre représentation social-historique d’une part et notre représentation de la nature. Cette réalité est une abstraction, c’est la représentation culturelle que nous en avons.

La nature est difficilement saisissable, c’est la réalité limite dont nous faisons partie, qui nous contient et que nous contenons tant que nous sommes en vie. Nous n’avons pas de prise véritable sur elle, sauf que nous pourrions la dégrader suffisamment pour que notre espèce disparaisse. Mais la nature existera au-delà de l’existence de l’espèce humaine.
Le monde politique devrait en prendre conscience, voir à ce propos mon article sur les “Biens communs et la politique" sur http://www.forum-civil-society.org.
Bien à vous.

Écrit par : Daniel Spoel | 14/09/2009

pourquoi pas:)

Écrit par : Nina_Tool | 20/09/2009

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