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26/08/2009

Londres, Hobbes et le Bien commun (3)

La pigeonne voyageuse a retrouvé son nid, après un petit saut de l’autre côté du Channel to visit London:  j’ai cédé à une orgie de musées (ils sont gratuits); de concerts (les tickets du jour à 5 livres pour Fidelio sous la baguette de Barenboïm) et de restos Indiens (2 pour 1 au Tamarin, vive la crise qui stimule les initiatives aussi positives). Avec le billet eurostar à 77 euros, les hotels booking.com a prix écrasés et le cours de la livre, franchement, c’est du bonheur à saisir. Surtout que de petites évasions comme celles-là permettent de humer un autre air, de voir d’autres choses, d’essayer de comprendre autrement. Bref, de philosopher à Trafalgar Square.

Je suis très frappée d’un côté par le côté multiculturel et déjanté de Londres, et en même temps son climat sécuritaire: caméras, avertissements (ceci se fait, ceci ne se fait pas), appels à la collaboration des citoyens (dénonciation de tags, de conduite inappropriée...); par le côté “standing” des employés de Harrods, et l’attitude on ne peut plus relax des auditeurs de Barenboïm à la galerie du Royal Albert Hall. Première fois de ma vie que je vois des amateurs de classique entrer avec leur couverture, des tomates cerises, du cheddar et du pain, se déchausser, s’allonger et lire Higgins Clarck en écoutant Beethoven... J’ai trouvé ça complètement incroyable. Et puis j’ai repensé à Hobbes. 


J’embrayerai pendant trois paragraphes dans le registre doctoral et professoral pour tenter de résumer la pensée de ce très british penseur du XVIIe siècle. Entendons-nous bien: il s’agit là d’une esquisse, de quelques clés de lecture et de compréhension –et je recalerai tout étudiant qui se présenterait à l’examen avec un contenu aussi sommaire... sauf s’il a le talent de montrer qu’il comprend mieux les faits présents à la lueur du passé, et assezz de souplesse mentale pour envisager autrement l’avenir que par un très punky “no future”.

 

A l’opposé de la pensée aristotélicienne (voir le billet précédent), qui voit l’homme comme naturellement prédisposé à la vie en société et à l’organisation politique, la théorie contractualiste  insiste sur la dimension particulière de la liberté individuelle. Ainsi, pour Hobbes,

L'état de nature, c'est-à-dire l'état de l'homme tel qu'on le trouve, abstraction faite de la vie politique, c'est une guerre de tous contre tous (bellum omnium contra omnes). Il n'y a d'autre règle ici que le besoin et la puissance de l'individu.

La raison néanmoins porte les hommes à chercher de meilleurs moyens de survie que ceux qu'ils peuvent trouver quand chacun lutte pour son compte. De là naît la première « loi morale naturelle »: la paix doit être recherchée. La condition de cet établissement de la paix, poursuit Hobbes, c'est que chacun renonce au droit absolu qu'il possède à l'état de nature. L'instinct de conservation personnelle motive cette renonciation, mais le transfert par l'individu de son droit naturel à une autorité ne peut se faire qu’à condition que tous les autres transfèrent également le leur à cette même autorité. Ainsi, le pouvoir politique concentrera en lui tous les droits qui à l'état de nature étaient répartis dans la multitude.

Le contrat au moyen duquel la vie politique remplace l'état de nature résulte donc d’une convention mutuelle entre les individus; en même temps, il implique la reconnaissance d'un pouvoir suprême (soit une personne seule, soit une assemblée de plusieurs personnes). Le sens d’une telle théorie contractualiste est de montrer que la logique interne de la liberté individuelle, qui ne vise naturellement que l’intérêt propre (en grec : idion), peut la mener à faire exister un intérêt commun par la convergence et la réciprocité des volontés qui se reconnaissent comme mutuellement nécessaires, pour accomplir une fin spécifique (ici, assurer la sécurité).

En définitive, Aristote et Hobbes s’opposent sur les origines de la Cité. Naturelle et positive au sens où elle consiste en la solution la plus efficiente pour atteindre le bonheur humain selon Aristote, elle résulte d’un contrat imposé par la peur et la nécessité, pour Hobbes; organisation efficace et collaborative, générant un bien commun profitable à tous, pour le premier, elle est le mieux à même de préserver les individus et leur liberté pour le second.

 

J’en reviens à Londres, à ces affiches récurrentes appellant à la vigilance, évoquant la force publique, la police etc… Elles sont bien sûr dans la droite ligne de la pensée de Hobbes (reprise plus tard par Locke, Adam Smith, Bentham etc…. tous gens passionnants dont j’aimerais aussi vous parler…. Mais la vie est courte et votre patience aussi sans doute). L’Etat a pour première fonction d’assurer la sécurité, et s’il ne remplit plus sa fonction, il perd toute légitimité. Mais surtout, il est le garant de la liberté individuelle, de toutes les libertés qu’on appelle “négatives”, c’est à dire le droit de faire tout ce qui n’est pas interdit explicitement. Donc, de manger des tomates cerises, du cheddar et du pain, en écoutant Barenboïm, allongé les doigts de pieds en éventail, à la galerie d’une des plus illustres salles de concert au monde. 

mmmmmmmm j'aime la philosophie

Commentaires

Vous avez parfaitement raison de dire qu'Aristote et Hobbes s'opposent.
Aristote remarquait qu'il y avait une différence entre "fabriquer" et "agir". Il disait qu'agir n'est pas une façon de "fabriquer" et que fabriquer n'est pas plus une façon d'"agir". La technique est façon de fabriquer, d'amener quelque chose à être, c'est le fabriquant qui en est l'origine et non pas l'essence de la chose. Or la création vise une chose autre qu'elle-même. La perfection dans la création est un art, la perfection dans l'action est une vertu. La technologie moderne a augmenté les possibilités de l'homme de confier la fabrication des choses aux machines, et ainsi il devrait disposer de plus de temps pour "agir". Aujourd'hui, les nécessités de l'existence devraient permettre que "fabriquer" ne prenne plus tout son temps à l'homme. En réalité, le chômage est le résultat de la modernisation du "fabriquer" parce que Hobbes et d'autres sont passés par là. Le chômage est la triste oisiveté d'un homme pour qui il n'y a rien à "fabriquer" et qui ne sait pas quoi "faire", c'est-à-dire comment "agir". Le chômage est la triste oisiveté de l'homme, qui, au contraire d'Aristote,croit que fabriquer des choses,ce qu'il appelle "travailler" est conforme à la morale et que l'oisiveté est mauvaise. Alors que le loisir est nécessaire à l'homme pour lui permettre de travailler et aussi de s'éduquer et de créer. Le contrat au moyen duquel la vie politique remplace l'état de nature résulte donc d’une convention mutuelle entre les individus; en même temps, il implique la reconnaissance d'un pouvoir suprême (soit une personne seule, soit une assemblée de plusieurs personnes).
C'est ce que vous écrivez et que Hobbes voulait. Mais tout dépend du type d'institution que le pouvoir suprême choisira. S'il se laisse convaincre par une éthique protestante, il devra subir le chômage au nom de l'intérêt individuel, de la liberté et de la bureaucratie qui aura investi le pouvoir suprême et qui n'aura qu'une seule fin : celle de défendre ses intérêts propres et de se maintenir au pouvoir.
Le système de Hobbes devient automatiquement oligarchique ou ploutocratique. C'est ce qui se passe aujourd'hui et ce dont ne voulait pas Aristote.

Écrit par : SPOEL Daniel | 28/08/2009

bien sûr, et c'est une déviance, voire une perversion (qui n'a rien d'"automatique"); autre chose est possible, peut-être, sans doute. Maintenant, convertir le chômage en loisir constructif de l'Homme, ça prendrait une autre idéologie que celle du foot-bière-pain/saucisse. Or sans idéal, sans ambition, RTL et des chips émasculent aussi bien la citoyenneté que d'obscurs complots ultra-libéraux...

Écrit par : pamina | 28/08/2009

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