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21/08/2009

Le bien commun et le bonheur d'Aristote (2)

Je vous promettais lors du dernier billet de vous emmener dans l’antre de la philosophie. Si le mot seul vous donne des boutons, laissez-moi vous aider à percer ces inélégants comédons, en clouant avant vous au pilori les pseudo-savants usant d’improbable jargon vis-à-vis du commun des mortels. Laissons de côté les érudits d’école, les masturbateurs intellectuels et les baudruches médiatiques pour revenir au sens premier du terme. Etre philosophe, c’est être amoureux, en quête, en demande de sagesse, car la sagesse est la clé du bonheur. Philosopher c’est simplement penser avant d’agir, pour transformer notre action individuelle dans le monde: et cette pensée s’élabore de façon rationnelle, suivant ordre et méthode, pour éviter de s’égarer et de perdre sa vie. Quoi de plus simple, en somme?

Philosophons donc la notion de “Bien commun”. Nous aurons quelques surprises: l’actualité peut donner des dizaines d’exemples de ce qu’une mésentente sur ces termes amène à des prises de position radicales et antagonistes. Je prendrais le cas de la réforme de santé voulue par Obama, qui suscite auprès de nombre de citoyens une véritable levée de boucliers. La querelle nous semble incompréhensible et est trop aisément ramenée à des pressions de lobbies divers, à une question de taxes, d’argent aussi. J’essaierai de vous donnez quelques clés pour penser le problème autrement: et elles sont philosophiques.


La question du Bien commun est d’abord celle du bien d’une communauté. Pourquoi, comment se constitue-t-elle? Pourquoi, pour quoi les hommes vivent-ils ensemble, dans ce que les grecs appellent la Cité et nos contemporains, l’Etat? Cette question est importante, car le Bien commun coïncidera avec le but, la fin  assignée à l’une ou à l’autre et c’est à cette aune que l’on mesurera la réussite de la politique.

Pour Aristote (Ve  siècle A.C.N.), le but de la Cité, c’est la réalisation de l’homme: et la fin de l’homme c’est le Bonheur. L’homme est un “animal politique”, il est fait “naturellement” pour vivre en société, au coeur de la Cité. Celle-ci diffère d’une simple agrégation, d’un troupeau, d’une ruche car l’homme dispose et de la raison et du langage: il peut donc établir une politique, étymologiquement une “science de la Cité, de l’organisation de la Cité”, fondée sur l’échange, la discussion, la participation aux décisions et ce, quel que soit le régime (monarchie, oligarchie, démocratie).

Le risque majeur pour la Cité est que les dirigeants préfèrent leur intérêt propre, leur gloire, leur richesse au Bien commun, celui de l’ensemble des citoyens. Thucydide en donne d’ailleurs une démonstration dans son ouvrage sur la guerre du Péloponnèse. Menée par des dirigeants ambitieux et peu scrupuleux, Athènes, véritable pôle de civilisation sous Periclès, est entraînée dans des conflits qui lui font perdre son statut envié et jusqu’à l’essence même de sa démocratie.

Actualisation:

Si nous optons pour la théorie d’Aristote, le but de l’Etat est le bonheur, et sa réussite se mesure moins à son PIB (produit intérieur brut) , à son IDH, (indice de développement humain, créé en 1990 pour corriger les aberrations du PIB), qu’à l’indice de bonheur de sa population.

Si vous pensez qu’il s’agit là d’une utopie –tenter de mesurer le bonheur, songez qu’il existe  trois initiatives de ce genre, dont l’une, et c’est là le plus beau de l’histoire, établie au niveau gouvernemental (hélas, pas le nôtre). C’est en 1972 en effet que Jigme Singye Wangchuck, roi du Bouthan, préconise l’adoption du BNB, l'indice de Bonheur National Brut.

Il s’agit d’un indice englobant le Produit Intérieur Brut (PIB), l'Indice de Développement Humain (IDH) mais qui au delà, fait place en ce petit pays pétri de valeurs bouddhistes, à la conservation et à la promotion de la culture, à la sauvegarde de l'environnement et l’utilisation durable des ressources, enfin, à la bonne gouvernance responsable. Le but ultime est de susciter malgré un niveau de vie très bas, une société épanouie et satisfaite.

Si d’autres initiatives on vu le jour, celle de Claude Le Roy qui créa l’IBM, l’indice de bonheur mondial, ou encore l’IRB canadien (indice relatif de bonheur), le modèle bouthanais néanmoins garde une longueur d’avance, de par son utilisation effective, pratique, et efficiente quant à ses résultats. Ce qui a par ailleurs suscité assez de curiosité pour donner prétexte à plusieurs colloques, les 5 dernières années.

Le New-York Times, évoquant cette initiative du Bouthan notait en 2005 : 

« La dernière fois que le bonheur fut officiellement inscrit comme un objectif national (aux USA) fut juillet 1776, quand Thomas Jefferson affirma que la poursuite du bonheur était un droit humain fondamental ».

Je ne sais s’il figure au rang de nos droits constitutionnels, ni des priorités gouvernementales. Ce que je constate, par contre, c’est que notre prospère petit pays ne donne guère l’image (ni les chiffres) d’un pays heureux… donc que selon Aristote, notre Etat est en faillite.

 

Sur l’IBM:

http://www.globeco.fr/public/index.php?a=presentation-glo...

Sur l’IRB:

http://www.indicedebonheur.com/irb-cest-quoi.htm...

Pour l’intérêt suscité parmi le monde économique voir Le vif, l’express: “les nouvelles boussoles du bonheur” http://www.levif.be/actualite/belgique/72-56-36202/les-nouvelles-boussoles-du-bonheur.html

Commentaires

Ce qui est étonnant avec vous, c’est que vous osez écrire ce que peu de journalistes osent écrire, par exemple parler de philosophie et en plus oser parler de bonheur.
La sagesse est effectivement la clé du bonheur, cette sagesse implique nécessairement la frugalité. Peu importe que le Bouthan ait un niveau de vie très bas, il ne saurait promouvoir la culture, la sauvegarde de l’environnement et l’utilisation durable des ressources s’il n’avait pas la sagesse de la frugalité et pour cela une bonne gouvernance de ses désirs. L’occident consommateur, destructeur de l’environnement, obsédé par la croissance du PIB ne connaît pas cette sagesse. C’est pourquoi il faut distinguer la Cité au temps d’Aristote de l’Etat dans lequel nous vivons.
Une société, qui serait une collectivité autonome, est formée par des individus autonomes.
Une collectivité autonome est une collectivité qui a une attitude lucide, réfléchie et libre par rapport à ses propres institutions et qui n’est pas asservie par celles-ci. Donc qui se sent capable, et qui se donne le droit de changer ses institutions lorsqu’elle en ressent le besoin ou le désir, de les changer en connaissance de cause.
La Cité fondée sur l’échange, la discussion, la participation aux décision nécessite qu’il existe une Agora ou espace public-privé. Cet espace n’existe presque plus dans nos états modernes dirigés par une oligarchie dominante.
Comme vous le soulignez très justement, l’autonomie passe par un exercice régulier de la pensée. Mais cette pensée ne peut pas être rationnelle seulement parce que nous devons composer avec notre part émotionnelle et lui laisser une possibilité d’expression en connaissant la nature de nos désirs et en état capable de construire une stratégie des désirs qui soit exempte de “pulsion de mort”, selon l’expression de Freud, et qui puisse aussi être absente de violence vis-à-vis des autres et de notre environnement. On croit trop souvent que la rationalité permet de résoudre toutes les questions, c’est la grosse erreur que font nos sociétés modernes.
Les Etats interdisent la violence inter-individuelle, mais ils se réservent le monopole de la violence collective, y compris la violence faite à l’environnement par notre techno-science qui se prétend rationnelle, et surtout la violence faite par la production de biens inutiles dans une économie dominée par les oligopoles (oligarchie et oligopole ont des origines étymologiques communes).
Etre philosophe, c’est aussi comprendre qu’en plus de notre quête d’autonomie, nous devons prendre conscience de notre interdépendance au niveau de la planète.
A ce propos, nous avons proposé, cinq amis co-auteurs, dans le livre “Plan B : changer la gouvernance européenne”, de rédiger et de proclamer une Déclaration d’interdépendance.
Et vive le Bouthan et la frugalité!

Écrit par : SPOEL Daniel | 21/08/2009

Sommes nous réellement privés d'agoras, ou les avons nous délaissés, pour les stades, les 15 août, les rassemblement tribaux sur les plages ou dans des festivals? Quelle est notre part de responsabilité que ce soit par indolence, par négligence, par je-m'en-foutisme? La difficulté de la conscientisation, c'est qu'elle implique une exigence, un engagement. des mots que nous avons désappris. Mais oui, vous avez raison, il faut aussi travailler au niveau européen. En fait, il faudrait connecter toute une série d'initiatives. En attendant, percoler à tous les niveaux... démasquer la prise de pouvoir de cette oligarchie particratique (quoique, parler d'oligarchie alors qu'ils sont si nombreux... c'est plutôt une polygarchie particratique lolllllll)

Écrit par : pamina | 21/08/2009

Je n'ai jamais fréquent les stades, ni les rassemblement tribaux, à l'exception de la Marche blanche consécutive à l'affaire Dutroux. Mais était-ce un rassemblement tribal ? Je pense qu'il s'agissait d'un besoin de catharsis. Je fréquente les festivals musicaux qui sont des fêtes de la culture.
D'accord pour connecter les initiatives, j'ai déjà renseigné votre blog à tous les membres du Forum permanent de la société civile www.forum-civil-society.org. Nous travaillons activement sur la question des Biens communs et de Droits collectifs et nous ne nous sommes jamais déresponsabilisés. Nous espérons pouvoir saisir le Parlement européen et lui demander d'organiser une Agora citoyenne sur ce thème. Dès que le gestionnaire de notre site est rentré de vacance, je lui demanderai de créer un lien avec votre blog, tant je trouve votre initiative intéressante.

Écrit par : SPOEL Daniel | 21/08/2009

mon commentaire ne visait pas vos travaux -j'ai lu vos articles, ils figurent dans ma biblio. Non, je parle de l'attitude commune, de la force d'inertie commune. Tiens, on s'est peut-être rencontré à la marche blanche :0) -il y avait là une energie extraordinaire; honte à nous qui n'avons su la convertir :0(((

Écrit par : pamina | 21/08/2009

Chère Pamina,

Compte tenu de l'estime que je vous porte au fil de nos contacts, j'aimerais vous impliquer plus avant dans l'organisation du colloque que nous organisons sur les Biens communs le 19 octobre au CESE.
Le nombre de participants est limité parce qu'il s'agit d'un colloque exploratoire, compte tenu du caractère "extra-pensée unique" de la problématique. Néanmoins, je et nous sommes à la recherche de personnes capables de couvrir l'évènement pour autant ce soit un évènement au sens médiatique. J'en doute, mais je pense que vous êtes capable d'apprécier la portée que vous pouvez lui donner.
Néanmoins, je pense que les modalités pratique d'organisation ne concerne pas un blog, c'est pourquoi, je vous propose de communiquer avec moi sur daniel.spoel@orange.fr à propos de cette organisation pratique.
C'est à vous de voir, vous êtes complètement libre, mais je vis en France en Haute Saintonge et je serai à Bruxelles entre le 12 et le 21 octobre et j'aimerais vous renconter.
Merci de me faire parvenir vos propositions.
Très cordialement,

Daniel Spoel

Écrit par : SPOEL Daniel | 21/08/2009

vos propos m'intéressent particulièrement...
Comment reliez vous votre pensée du monde à la noosphère ?

Écrit par : Theilard | 24/08/2009

Bonjour Theilard,

C'est précisément parce que je crois que l'humanité doit entrer dans l'âge de la noosphère, qui est l'âge de la connaissance, l'âge de l'utilisation pleine et entière du néo-cortex, que je me permets de tenir ces propos. Cela découle en droite ligne de l'école de thermodynamique de l'Université Libre de Bruxelles dont deux prix Nobel ont ouvert la voie : De Donder et Prigogine à des époques différentes. Prigogine a écrit "La fin des certitudes", qui est une invitation philosophique à se pencher sur son oeuvre scientifique, il avait écrit avec Isabelle Stengers "Entre le temps et l'éternité", essayant de composer avec la théorie de la relativité générale d'Einstein et ses travaux sur la notion d'entropie et de bifurcation, qui dépassent et complètent la théorie de Darwin sur l'évolution et celle d'Einstein sur la relativité du temps et de l'espace.
Ceci rejoint complètement les travaux de Teilhaird de Chardin dont vous avez pris le pseudonyme. Je me réjouis que quelqu'un ait pu faire un lien entre mes propos et ce qui les motive dans une réflexion à plus long terme. Je pense effectivement que la seule issue pour l'humanité est de rentrer dans l'ère de la noosphère ou de l'ére de la néosphère comme l'a écrit Marc Halévy, un élève de Prigogine. Mais nous sommes loin du compte dans cette société technico-scientifico-économique qui valorise le profit immédiat. Je pense que la société de la noosphère est incompatible avec la conception anglo-saxonne et libérale au sens économique de la société. C'est un très grand débat, parce qu'il implique aussi de remettre en question les systèmes d'enseignement, y compris ceux qui ont été et sont encore défendus par les socialistes et les sociaux-démocrates européens.
Très cordialement pour poursuivre les échanges,

Écrit par : SPOEL Daniel | 24/08/2009

Bonjour Teilhard... vous me mettez au défi de vous répondre, sans barber les fréquentateurs usuels du blog ;0)
Alors, pour que nous continuions à dialoguer ensemble, et non à monologuer entre spécialistes, la noosphère (littéralement, la sphère de l'esprit, de la pensée), c'est, selon la thèse de Vernadski reprise par Teilhard de Chardin l'ensemble des pensées, des réflexions, des intelligences, des consciences des hommes, conjointes en un tout, un ensemble psychique, en somme. L'humanité marche ainsi vers toujours plus de conscience, une conscience de plus en plus solidaire, de plus en plus planétaire (hem: c'est vrai que Teilhard était un grand optimiste...).
La blogosphère nourrit la noosphère. De façon moins pédante, les discussions qui prennent corps au travers des commentaires, la réflexion individuelle qui s'élabore dans un coin, qui se partage à la table de cuisine ou à la cafétaria de nos jobs respectifs font avancer le schmilblick, comme le dirait Coluche... on pense plus: reste à penser mieux, et surtout, à traduire nos pensées en actes individuels d'abord, collectifs ensuite.
Je pense que Teilhard aurait adoré wikipedia. C'est en somme le premier produit noosphérique vraiment populaire...

Écrit par : pamina | 25/08/2009

bonsoir

N'ayez crainte Pamina , vous ne nous barbez pas (moi en tous cas)car n'ayant pas la connaissance des brillants intervenants, je prends énormément de plaisir à lire ce billet ...c'est en tous les cas enrichissant

Écrit par : jacques legrand | 25/08/2009

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