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09/05/2009

La force de nos opinions

L’opinion du public, quand elle s’exprime sur le web, devient la forme la plus visible et la plus efficace de l’“opinion publique” –celle-là même que prétendaient traduire et canaliser les sondages, les “carte blanche” et autre “tribune libre” des médias traditionnels. Il est de bon ton de dire que les forums de la presse internet sont des cafés du commerce, que quelques égotistes, toujours les mêmes, y prennent plaisir à se lire, éventuellement à s’invectiver, que ce ne sont que des serials-posters et que rien de bien concret ni intéressant ne naît de ce fatras, sauf, peut-être, un défoulement pompeusement qualifié de Catharsis.

Voire... les “analystes” sans doute ont une guerre de retard, où prospectent sur les forums de..... tûûûûûût, là où en 24h un article poitique reçoit 21 réactions, mais où le résultat du Standard de Liège, le lendemain, à 15h, a généré 536 commentaires. Le Californiagate, l’épisode des billets de Francorchamps ont montré qu’il pouvait s’agir de tout autre chose. La guerrilla qui oppose aujourd’hui les internautes français à TF1 et au gouvernement en place  nous en donne un autre exemple, non moins démonstratif.


Résumons: nos voisins d’Outre-Quiévrain viennent de connaître (et connaissent encore) quelques semaines tumultueuses, relatives à la discussion du projet de loi Hadopi, encore nommée LCI (Loi Création et Internet). TF1, dont on connaît la proximité avec le pouvoir, a licencié le 6 mai dernier son responsable du Pôle innovation Web, Jérôme Bourreau-Guggenheim, pour avoir envoyé un mail privé à sa députée, Françoise de Panafieu, dans lequel il critiquait, à titre privé toujours, le projet de loi sur le téléchargement illégal. Il y écrivait notamment : "Mes parents m'ont toujours appris que quand on n'est pas d'accord, plutôt que de critiquer, il faut agir"… et, après l’exposé de son opinion, concluait ainsi : «  « Madame la députée, je compte sur ­votre clairvoyance pour porter ma voix. ». L’expression d’un désaccord valant action, TF1 a opté pour la réaction. Le 4 Mars, Jérôme Bourreau-Guggenheim était convoqué par la direction, qui venait de recevoir copie de son mail, transmis par le cabinet de la ministre de la Culture, Christine Albanel. Le 16 avril, il recevait sa lettre de licenciement, motivé par « une divergence forte avec la stratégie » de TF1. Le 7 juin, Libération titrait plus succinctement Un cadre de TF1 hostile à la loi Hadopi a écrit à sa députée, Françoise de Panafieu. Qui a fait suivre à la ministre de la Culture. Qui a transmis à la chaîne. Qui l’a licencié. L’article, relayé par les autre medias, fait l’effet d’une bombe sur internet, et c’est sur internet que s’organise la réaction, selon un processus très similaire à celui que nous avons connu lors du Californiagate.

Le site de TF1 –chaîne privée de Bouygues, qui, faut-il le rappeler, est grand ami de Sarkozy- a ainsi été pris d’assaut. La réponse de TF1 à la question : "Bonjour pouvez-vous expliquer le licenciement de Mr. Jérôme Bourreau-Guggenheim ?" a été lue plus de quinze mille fois vendredi, par des internautes pour le moins remontés contre la chaîne au vu des commentaires, pourtant largement « modérés » en interne -au point de les censurer. Qu’à cela ne tienne, c’est le principe du percolateur qui prévaut : les commentaires ont instantanément fleuri sur les blogs, des blogs aux forums de presse, une campagne férocement humoristique de candidature pour le poste « vacant » a vu le jour, des caricatures ont fait florès et jusqu’à une « chanson brevetée » a été mise en libre accès. Le Post, média où les bloggeurs peuvent déposer leurs billets présage déjà quant à lui la suite en annonçant: Affaire TF1/Bourreau/HADOPI: Pourquoi Albanel va démissionner.

Mon billet de ce jour est un peu long peut-être, mais en développant ce qui précède, je voudrais tracer le parallèle entre la présente « affaire » et les nôtres (malheureusement au pluriel, et on n’ose les énumérer, car leur rythme est hélas quotidien). Le point qui retient mon attention est plus exactement les réactions suscitées sur le web: instantanées, virulentes, humoristiques donc d’autant plus dévastatrices, elles jouissent d’une incroyable force de dissémination et d’amplification par citations, relais d’information et hyper-liens. Les boutons « voter pour/oui-non » jouent un rôle essentiel, en permettant de prendre la mesure d’avis partagés. Les opinions disparates se rejoignent, les réactions se convertissent en action. Celles-ci s’organisent (non sans mal, car de nouvelles structures de collaboration sont à inventer, en dehors des modèles hiérarchiques existants), se fédèrent (ce qui exige de nouveaux modes de relations, et une lutte contre les forces centrifuges), se répartissent le travail (bonjour l’entropie !), mutualisent leurs connaissances et au final, se découvrent une communauté. Celle-ci peut définir des objectifs précis auxquels chacun concourt dans la mesure de ses moyens et de ses talents, dans une allègre conscience de « faire bouger les choses », et d’inventer un « autrement ».

Une nouvelle forme de conscientisation citoyenne est en marche. On nous mettra en garde contre ses possibles abus, sa « non-représentativité », son absence de légitimité, son côté une peu brouillon, tâtonnant, flou et imprécis. Certes. Et en même temps voici que l’internet réalise certaines de ses promesses, celles de favoriser l’émergence des « nettoyens » informés, réactifs et actifs, capable d’énoncer leur opinion, d’écouter celle des autres… et pour les plus motivés, de plus en plus nombreux, capable de prendre de concert la décision d’enfin agir, de s’intéresser plus et mieux à la « chose publique ». Jamais sans doute les opinions n’ont eu telle occasion de se manifester publiquement. Jamais sans doute elles n’ont eu recours à une telle inventivité, une telle créativité pour s’exprimer (grâce aux ressources multimédia, qui relayent de façon planétaire les meilleurs buzz). Jamais sans doute elles n’ont autant pris la mesure de leurs convergences, qui sont non plus canalisées par tel ou tel média, mais « réseautées » sur le web.

Il y a là bien plus qu’un joyeux carnaval d’intellos, de geeks ou de piliers du café du commerce. Dans la grande collectivité du web, nous prenons conscience que l’opinion personnelle peut rejoindre celle d’autrui, que tous les « je pense » énoncés nous font « être », exister et ouvrent les portes d’un « agir ». Une forme alternative de démocratie, de citoyenneté  est en passe de se manifester. Elle donne peut-être enfin un corps, une force et une efficacité vérifiable à l’«Opinion publique ».

 

(texte libre de droit, mais merci de citer le blog en lien)

 

Référence à l'affaire Bourreau-Guggenheim

http://www.liberation.fr/medias/0101565890-denonce-par-al...

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/05/07/etre-anti-hadopi-lui-coute-son-poste-a-tf1_1189867_651865.html

http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/05/08/la-...

http://deuxcopainsdabord.musique.com/366805/QUI-A-TUE-BOU...

http://www.lepost.fr/article/2009/05/08/1527325_affaire-t...

Commentaires

oupsssss j'ai oublié de vous renvoyer aux commentaires sur l'article consacré par la Libre à Louis Michel: je les ai trouvé particulièrement défoulants et jouissifs. C'est vrai que sur Happart, tout était dit. Un coup à gauche, un coup à droite.
http://www.lalibre.be/index.php?view=article&art_id=501117

et pour ceux qui cherchent comment en sortir, je vous renvoie à mon billet d'hier ;0)

Écrit par : pamina | 09/05/2009

:o)

J'ajouterai à ton excellent article que ce phénomène émergent de 'netoyens' prend d'autant plus d'importance qu'il n'est pas 'mesurable' 'contrôlable'ni 'censurable'.

A l'heure ou le PAF politique devient une sorte de quatre-quart électoral, la chasse aux voix, ou plutôt la chasse au gaspi des voix est ouverte.

Cette pression étant amplifiée par l'échéance du 07 juin, mais saura-t-elle survivre ensuite ?

Écrit par : olivier | 09/05/2009

je pense que la réaction des netoyens n'est pas liée spécifiquement aux élections, mais à ce qu'est devenue la politique... et donc, cela (je croise les doigts) devrait continuer, vire même s'amplifier. Il nous manque une chose, et je lance d'ores et déjà la proposition aux journalistes intéressés -un "média-billets" comme le Post en France, ou le Huffington post dont je vous avais parlé le 1er avril.
http://www.huffingtonpost.com/
http://www.lepost.fr/

Écrit par : pamina | 09/05/2009

Oui, bien sûr, en réalité je vise l'écho vis à vis du monde politique, en d'autres mots continueront-ils à s'en faire une fois les élections passées ?

Car cet effet levier est présent aujourd'hui parce que l'on vote demain, une fois les cartes distribuées, ils en prennent pour cinq ans.

Concernant le phénomène 'netoyens' j'ose espérer qu'il perdurera et prendra de l'ampleur comme nouveau média d'opinion incontournable.

Écrit par : olivier | 09/05/2009

les cartes sont entre nos mains, et celle de la presse.

Écrit par : Pamina | 09/05/2009

Bonjour à tous,
Il est vrai que je ne suis pas très actif, mais je cherche une toujours une solution pour le 7 juin. Pas évident.
@ Olivier, les interrogations sont pertinentes, mais la montagne a affronter est immense. J'ai vu plusieurs interventions de Jo Moreau sur certains sujets et il me semble que s'attaquer à un sujet à la fois serait une bonne chose après les éléctions. Le meilleur exemple n'est-il pas 'Opération Californie' dans laquelle la concentration des énergies a montré ses effets.
Ce billet de Pamina nous révèle une fois de plus que nous avons entre nos mains un pouvoir d'agir et de nous exprimer, même si l'unique défense de certains sera de nous traiter de populistes.
En attendant, j'ai regardé 'Question à la Une' ce dernier mercredi et
je constate qu'enfin des journalistes posent les bonnes questions et soulèvent les vrais problèmes.
"La moindre des chose", pour paraphraser Elio n'est elle pas de les soutenir par nos interpellations sur les blogs.
Enfin c'est mon avis.

Yvan.

Écrit par : yvan | 11/05/2009

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